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Vous êtes-vous déjà baigné dans le Rhône? Moi, non. Je trouve ça trop dégoûtant.

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Fiche de lecture (attention, il y a du lourd)

Je viens de me forcer à terminer un livre, rien que pour vous, mes trois lecteurs adorés.

 

Il s'agit de "Mystérieuses civilisations du Pacifique" de Christian Navis. Ce livre est l'un des rares qui réponde au mot clé de "austronésiens" dans une recherche sur Amazon. Ce que je n'avais pas vu, c'est qu'il s'agit d'un essai et pas d'un livre de science. Grosse déception. L'auteur est titulaire d'un DEA d'anthropologie et on se demande qui est l'incompétent qui le lui a délivré. Comprenons-nous bien, je ne dénigre pas le travail d'une personne parce qu'elle n'a pas de doctorat, mais il y a des limites au delà desquelles un homme sombre dans la savantasserie.

 

Le résumé du livre était alléchant : la découverte de mégalithes sur les îles du pacifique laisse penser que leurs habitants n'étaient pas si primitifs lorsque les européens les ont découverts. Bien. Le livre ne parle pas de ça. Ces austronésiens étaient bien des sauvages. Enfin, dit l'auteur.

 

Je ne vous cache pas plus longtemps la belle théorie exposée dans le livre. Il y a 15.000 ans, les indo-européens ont colonisé la Bactriane puis l'Inde, le Japon, l'océan Indien, l'Océanie, l'océan Pacifique, l'Amérique du Sud, Mu et la Lémurie. Ils y ont construit des pyramides et moult autres mégalithes. Puis, il y a 12.000 ans, une énorme pluie de météorites a réduit cette civilisation en cendres et coulé Mu et la Lémurie. Ce cataclysme explique aussi l'extinction massive de la faune au début de l'holocène, que l'auteur imagine simultanée pour toutes les espèces et sur tous les continents. Longtemps après, les austronésiens ont colonisé à leur tour le Pacifique, se mêlant aux survivants misérables de la grande civilisation précédente. Sur le vieux contient, les égyptiens, les sumériens, le peuple de la vallée de l'Indus et les chinois ont réinventé la civilisation en s'appuyant sur l'héritage de leurs prédécesseurs.

 

Ok, c'est du lourd, vous étiez prévenus ! On reprend calmement. Tout d'abord, les indo-européens qui colonisent le monde il y a 15.000 ans. Parmi toutes les théories sur l'expansion des indo-européens, les plus crédibles (c'est-à-dire celles qui ne sont pas motivées par des raisons nationalistes) estiment que c'est il y a environ 7.000 ans que la première vague est partie à l'aventure. Quelles preuves donne l'auteur ? Aucune. C'est un essai, il a le droit. Mais ajouter 8.000 ans comme ça est quelque peu courageux. Cela nous renvoie au mésolithique, voire au paléolithique ! Pour rappel, on considère que c'est au mésolithique que les hommes ont commencé à se semi-sédentariser sur les côtes. Fabriquer des menhirs, possiblement, mais des pyramides, c'est peu probable.

 

Ces indo-européens auraient donc colonisé la Bactriane et l'Inde. En effet, les arya l'ont fait. Mais on estime que c'était il y a 5.000 ans (et il y a 5.000, on avait l'écriture pour consigner l'apparition d'un nouveau peuple).

 

Concernant le Japon, je dirais simplement que ce n'est pas parce que les aïnous sont grands et blancs qu'ils sont indo-européens. Et c'est là qu'on commence à comprendre que l'auteur ne sait pas ce que signifie ce terme ! Le temps est venu pour une petite digression. Les indo-européens sont un groupe ethno-linguistique, pas une ethnie. Cela signifie qu'ils parlent des langues et partagent des valeurs apparentées par héritage (et parfois par emprunt, mais à l'intérieur de la famille). Génétiquement, l'apport indo-européen est minimal. Cela signifie que ces peuples vecteurs de langues, traditions et valeurs étaient des conquérants qui ont imposé leur culture par la force ou par la majesté. Soyons donc clairs : les indo-européens n'ont pas peuplé l'Europe et l'Asie ! Ils les ont colorées. Identifier le peuplement du Japon à une migration indo-européenne n'a pas de sens. Par ailleurs, la génétique nous indique que les aïnous héritent de peuples tibétains.

 

Nos chers indo-européens paléolithiques ont donc ensuite colonisé les océans indien et pacifique. Bon, ok, je conçois tout à fait que les austronésiens ne sont pas nécessairement les premiers à l'avoir fait. En revanche, concernant leur soi-disant culture avancée (avec bateaux super-sophistiqués, bronze, agriculture...), j'émets de gros doutes. D'une part parque les preuves sont trop ténues (ce n'est pas un bout de métal trouvé sur une plage qui va prouver quoi que ce soit) et d'autre part parce que l'homme n'a jamais eu besoin de haute technologie pour réaliser des choses grandioses. Après tout, la conquète de la Lune s'est faite avec des bouts de chatterton. Quant à la possibilité de passer par des couloirs de terres reliant les îles qui se seraient effondrés lors du cataclysme imaginaire, contrairement à ce qu'affirme l'auteur, la géologie le contredit.

 

Prochaine étape, l'Amérique ! Oui, les pyramides américaines sont tellement ressemblantes aux pyramides d'Égypte et du Pacifique que ce sont forcément les mêmes personnes qui les ont construites. Le fait que la pyramide est la structure monumentale la plus stable et que même les enfants finissent par le comprendre quand ils empilent des trucs n'a bien sûr rien à voir avec cette coïncidence ! Les échanges commerciaux avérés entre les austronésiens et les américains ne justifient pas de s'aventurer à supposer que les Mayas sont indo-européens.

 

Dois-je réellement m'attarder sur Mu et la Lémurie ? Encore une fois, non Monsieur, les géologues n'admettent pas la possibilité de l'existence de deux immenses îles effondrées. Pour se justifier l'auteur parle des îles volcaniques qui apparaissent et/ou disparaissent en quelques mois, mais la différence d'échelle et de nature (on ne parle pas de petites îles, ni de volcans, mais de sous-continents et de météorites) rendent le discours ridicule.

 

Concernant les mégalithes, il est difficile de nier leur existence ! La datation de structures lithiques est très difficile (pour le vivant on utilise le carbone 14, pour les structures cristallines on utilise l'alignement des cristaux induits par le champ magnétique terrestre, pour la pierre... rien) et il est toujours possible de trouver un ou deux individus à la datation extraordinaire. Rappelons que les techniques de datation se basent toutes sur des postulats qui peuvent être mis en défaut (carbone 14 : pollution par une source externe de carbone 14, cristaux : anomalie magnétique locale). Quoi qu'il en soit, ces constructions sont anciennes et, à part quelques exceptions, les peuples du Pacifique ont cessé d'en construire de nouvelles. Certaines légendes indiquent qu'elles étaient présentes avant leur arrivée ou que d'autres peuples vivaient sur l'île, on peut donc raisonnablement penser que les austronésiens ne sont peut-être pas ceux qui ont construit ces structures.

 

Et maintenant, le cataclysme ! Ah ah. Certes, un volcan a rendu le royaume de Minos tellement pitoyable que les Hellènes ont pu les achever. Certes une météorite peut projeter assez de poussière dans l'air pour faire chuter la température mondiale pendant quelques années. Certes une météorite peut fragiliser la croûte terrestre si elle tombe au bon endroit. Mais de là à imaginer qu'elle a réduit à néant une civilisation mondiale et causé la disparition de milliers d'espèce animales, il y a un pas qu'une personne prudente ne franchira pas.

 

Au delà de la théorie présentée, pour laquelle on peut respecter le courage de l'auteur qui n'a pas peur du ridicule, ce qui m'a gêné dans ce livre est le ton inutilement vindicatif. C'est un essai. Tout le monde à droit de dire ce qu'il veut dans un essai, sans avoir à présenter des preuves irréfutables. Cependant, insulter ceux qui ne sont pas d'accord est tout simplement vil. Chaque page est l'occasion pour fustiger la communauté scientifique prétendument agrippée à son "Dogme".

 

C'est là qu'on rentre dans les tactiques de petite frappe. L'auteur cite la théorie qui rassemblait le plus de scientifiques il y a 100 ans et pointe à quel point elle est étroite d'esprit. Il a raison, mais il oublie de préciser que depuis 100 ans, le modèle a changé ! Une autre tactique consiste à citer un archéologue de travers pour lui faire dire des choses qu'il n'a pas dites. Tellement loyal !

 

L'argument principal, répété tout au long du livre est d'une simplicité crasse : "pourquoi pas ?". Ce à quoi on voudra répondre "pourquoi ?". L'auteur démontre en fait sa méconnaissance totale de la rigueur scientifique. Par exemple, il reproche à un archéologue de clamer qu'une pyramide très ancienne a été sculptée dans une colline parce qu'à cette époque les outils et techniques n'étaient pas suffisants pour en construire une. L'auteur le traite de tous les noms parce qu'il sait que cette pyramide a été construite par une civilisation qui avait 5.000 d'avance sur tout ce que l'on sait du passé. Il n'a pas compris que la science avance en restant dans le domaine du plausible. On a la preuve que certaines pyramides ont été taillées. On n'a pas de preuve de l'existence d'outils permettant de construire une pyramide à cet endroit et à cette période. À vrai dire, c'était déjà une surprise de trouver ce genre de construction à cet endroit. La logique pousse naturellement à calquer un schéma que l'on déjà a démontré ailleurs plutôt que supposer que tout ce que l'on sait est faux, sans en avoir la moindre preuve.

 

Pas effrayé par la contradiction, l'auteur, qui reproche aux scientifiques de se vautrer dans des théories vieillottes qu'ils refusent de mettre à jour, essaie aussi d'expliquer ce qui a pu pousser les hommes à coloniser le Pacifique. Et ses explications sont des plus vieillottes et dépréciatives : la faim et la guerre. L'Australie, même à l'époque où l'océan était au plus bas, n'a jamais été à portée de vue. La communauté scientifique s'entend aujourd'hui sur le fait que c'est la curiosité et la volonté naturelle des hommes à voyager au delà des limites du monde connu qui les a poussé jusque sur cette île dont ils ne pouvaient pas prédire l'existence. Ce n'est pas la faim qui nous a emmené sur la Lune !

 

Parmi les assertions rigolotes, on trouve aussi "jamais l'évolution n'a produit deux choses identiques à des endroits différents". Cela sert à justifier l'unicité du peuple qui a inventé les pyramides. Pourtant les fleurs et les fougères ont toutes les deux évoluées vers l'arbre de façon totalement indépendante. De la même manière, dès qu'un mot européen ressemble à un mot polynésien, l'auteur y voit la preuve d'un héritage indo-européen. Il va même jusqu'à avancer l'origine indo-européenne d'un dialecte sur la base d'un principal grammatical commun. Cela vous paraît cavalier ? Attendez ! Il assure que la linguistique est une science inexacte car basée sur l'interprétation, donc la subjectivité. A-t-il déjà parlé à un linguiste ? A-t-il déjà lu un livre de linguistique ? La linguistique est une science empirique. Des équations ont été établies sur la base d'observations pour modéliser l'évolution grammaticale, phonétique et syntaxique d'une langue vers une autre. Lorsqu'un élément ne correspond pas au modèle, il est considéré comme anomalie et ne peut pas servir de preuve pour faire des rapprochements. La linguistique est d'une rigueur aride à la limite de la sodomie de diptère. Avec ses petits rapprochements de grand-mère, l'auteur démontre à nouveau son incapacité à se renseigner sur les concepts qu'il veut utiliser.

 

En préface, l'auteur se félicitait d'avoir réussi à publier ce livre malgré l'hostilité de la communauté scientifique. Je comprends cette hostilité. Tout le monde a le droit d'avoir ses idées, ses croyances. Mais encore faut-il savoir garder son sang froid lorsque la science les infirme. Si l'on est capable de scientifiquement élaborer une théorie, on peut la présenter à la communauté scientifique et attendre les critiques et contre-arguments, la discussion commence et la science avance. Lorsqu'on en est incapable, il est illusoire et cuistre de chercher à faire plier les scientifiques : les deux interlocuteurs ne parlent pas le même langage ! Bien sûr, je suis déçu d'avoir dépensé 17€ pour ce ramassis d'insultes et injures, liées par des affabulations trompeusement démontrées, mais finalement, cela m'aura permis de me rendre compte de l'étendue de la mauvaise foi d'un homme frustré.

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