Vous êtes-vous déjà baigné dans le Rhône? Moi, non. Je trouve ça trop dégoûtant.
Qu'est-ce qui rapproche le plus les hommes entre eux ? La guerre, évidemment !
Je viens de terminer de lire un livre passionnant de Monsieur Georges Dumézil, découvreur de la trifonctionnalité indo-européenne : Heur et malheur du guerrier, ed. Flammarion.
Petit rappel rapide sur la contribution de Dumézil à la science et à la connaissance : tous les peuples indo-européens (c'est à dire dont la langue dérive d'un ancêtre commun, habilement nommé proto-indo-européen, à savoir toute l'Europe à l'exception du Pays Basque, de la Finlande et de la Hongrie, augmentée des aryens (de l'Iran à l'Inde)) ont en commun la tendance à séparer les choses en trois, que ce soit de manière formelle (castes, organisation sociale au Moyen-Âge) ou informelle. Ces trois fonctions relèvent respectivement 1) de la spiritualité, de la bonne morale et du règne, 2) de la force, 3) de la richesse et la fécondité.
Le livre que je viens de terminer traite des mythes et légendes relevant de la deuxième fonction dans le monde indo-européen. L'auteur compare des histoires souvent vieilles de 2000 ans provenant d'Inde, de Rome, de Grèce, de Scandinavie, d'Irlande, d'Iran… Et les ressemblances ne laissent que peu de doutes quant à leur origine commune, même si l'auteur rechigne à l'écrire clairement.
Premier exemple, dans un mythe indien : Indra, dieu guerrier, demande à un humain, 3ème né d'une fratrie, de tuer une monstre à trois têtes pour lui. Malheureusement, ce monstre était le fils d'un dieu, le tuer était donc un péché. Le guerrier en question, vachement sympa (ou vachement mort de trouille) décide de prendre le péché sur lui alors qu'il n'a fait qu'obéir. Il fait ensuite quelques sacrifices pour expier, ce qui justifie des cérémonies de purifications et d'expiation historiquement usitées.
On traverse le continent jusqu'à Rome où le roi a demandé à trois frères (les Horace) de combattre trois autres frères (les Curiace). Seul le 3ème né des Horace survit. Or, tuer les Curiaces était un pêcher car ils étaient soit cousins soit beaux-frères (selon qui raconte l'histoire). Le dernier Horace prend le péché sur lui et fait un rituel d'expiation qui restera en vigueur pendant longtemps.
Étonnante ressemblance, non ? Et cette histoire du 3ème qui tue un ennemi triple, commettant ainsi un péché pour le compte d'un autre et effectuant ensuite un rituel d'expiation se retrouve (de manière un peu plus altérée) dans d'autres cultures !
Autre schéma ultra-répandu, à tel point que ça fait peur : les trois pêchers du guerrier. Dans un nombre incroyable de civilisations indo-européennes, le héros guerrier commet successivement trois pêchers relevant du sacrilège ou de la désobéissance au roi (première fonction), du manque de courage ou de perfidie au combat (deuxième fonction), de corruption par l'argent ou le sexe ou de l'adultère (troisième fonction). Systématiquement, le troisième péché entraîne la déchéance ou la mort du guerrier. On peut citer à nouveau Indra, Tarquin (père et fils) à Rome, Starcatherus (Starcađr) en Scandinavie, Śiśupāla en Inde ou encore Hercules (Héraclès) en Grèce. On retrouve des récits concordants mais dans un ordre différent chez les Ossètes avec Soslan et chez les Celtes avec Gwynn.
Pèle mêle, on retrouve aussi l'équivalent des Valkiries et des Berserkr en Inde et en Iran, des rituels de déclaration de guerre romains étonnamment proches de mythes indiens, ou bien encore des histoires de guerriers tellement excités par les massacres qu'ils ont commis qu'il faut les plonger dans plusieurs tonneaux d'eau (qui s'évapore aussitôt) pour les calmer (là, c'est tellement universel qu'on en trouve même en Amérique !).
Je trouve aussi très remarquable le nombre incroyable de petits détails issus des poèmes religieux indiens qu'on retrouve dans d'autres cultures, comme si ceux-là avaient condensé et consigné la totalité des mythes proto-indo-européens.
Que les mythes grecs et romains se ressemblent ne m'a jamais choqué. Il est bien connu que les romains ont beaucoup emprunté à la civilisation grecque plus ancienne et qui faisait figure de modèle. Cependant, que les légendes des premiers rois de Rome fassent écho aux aventures d'un dieu indien me laisse complètement sur le cul. S'il ne s'agit pas de coïncidences (avec une telle quantité de concordances…), cela signifie que des récits préhistoriques remontant probablement au néolithique ont survécu presque 10 000 ans sans altération majeure malgré un éloignement des populations de plus de 10 000 kilomètres !
Dans notre société ultra-rationnelle, moralement dirigée par 3 religions d'origine sémitique, culturellement perméable grâce aux progrès technologiques de communication, j'ai l'impression qu'on a perdu quelque chose…