Vous êtes-vous déjà baigné dans le Rhône? Moi, non. Je trouve ça trop dégoûtant.
Les résultats d'une étude menée par une association d'information et d'aide aux personnes prostituées et un organisme regroupant des professionnels des systèmes d'information médicaux viennent d'être publiés.
Cette étude concerne l'aspect négatif de la prostitution sur les finances de la France et répartit le "coût de la prostitution" pour la société en plusieurs six postes :
Le coût total est de 1,6 milliards d'Euros. Pour donner l'échelle, le budget de l'Éducation nationale est de 150 milliards d'Euros et le budget Crédit d'Impôt Compétitivité est 20 milliards d'Euros pour 3 ans.
Les "enseignements" de cette études (non non madame, ils n'ont pas de conclusions, mais des enseignements !) sont qu'il faut lutter contre le proxénétisme, supprimer la demande et investir dans une politique de suppression de la prostitution.
Regardons les chiffres de plus près...
Coûts directs médicaux : 86 millions d'Euros.
On trouve ici les consultations médicales (normal, quand on travaille avec son corps, il faut en prendre soin), mais aussi les médicaments, les hospitalisations et les soins d'urgence. On se demande si ces chiffres comptent le budget paracétamol pour les rhumes en hiver et le rapport nous suggère que ces soins correspondent en fait aux soins des violences physiques et psychologiques subies par les personnes prostituées. Je n'en tire pas d'enseignement, mais une conclusion : ce qui est dangereux pour la santé ce n'est pas tant de vendre des relations sexuelles, mais surtout de le faire dans un environnement dénué de toute civilité.
Le poste compte aussi la consommation de tabac, de drogues et d'alcool pour un total de plus de 17 millions d'euros. Je ne vais pas mâcher mes mots : c'est stupide ! Les commerciaux boivent du pinard au resto tous les midis avec leurs clients, ils fument des clopes avec eux et on n'en déduit pas qu'il faut supprimer cette profession.
Le rapport nous indique aussi que le taux de suicide des personnes prostituées est 12 fois plus élevé que la moyenne et qu'elles consomment 4,5 fois plus de somnifères que la moyenne. Sans comparaison avec d'autres professions, on ne peut rien conclure de ces chiffres, si ce n'est que c'est une profession très difficile. Mais est-ce plus difficile qu'être poète ou Dame Pipi ? Une étude de 2010 nous donne quelques informations malheureusement trop générales puisqu'elle utilise les codes NAF. On y apprend tout de même que le taux de suicide le plus grand est celui des non-salariés et qu'un taux 12 fois supérieur à la moyenne dépasse de très très loin celui de la catégorie professionnelle la plus suicidaire (i.e. : la santé).
Coûts directs non médicaux : 35 millions d'Euros.
Il s'agit du budget de police et justice "directement lié à la prostitution". Comprenne qui pourra : est-ce la lutte contre la prostitution (racolage passif et tout ça) ou bien les interventions demandées par des personnes prostituées victimes de violences ?
Sur ces 35, 12 millions servent à la lutte contre le proxénétisme. C'est peu. Trop peu.
Coût des conséquences sociales directes : 58 millions d'Euros.
On compte ici le RSA et autres allocations (pour les personnes ne déclarant pas leurs revenus de la prostitution) et les aides aux personnes qui veulent cesser leur activité de prostitution.
C'est donc un mélange coût de fraudes et de dépenses visant à aider des personnes en difficulté. Personnellement, je n'aurais pas mélangé, parce qu'on ne peut pas vraiment interpréter ce que cela signifie... à moins de vouloir gonfler les chiffres.
Coût des conséquences sociales indirectes : 306 millions d'Euros.
Il s'agit de la somme du coût des morts (homicides + suicides), de la perte de productivité du pays due aux incarcérations et du coût du placement des enfants. J'ai un peu envie de dire "ouate de phoque", mais quel est le rapport entre tout ça ?
J'aurais aimé que le rapport nous indique comment on évalue le coût de la mort d'une personne en Euros.
Le coût de la perte de production des proxénètes en prison est... euh... virtuel, puisque de toute façon un peu c'est pour les empêcher de "travailler" qu'on les a mis en prison.
Quant au placement des enfants de personnes prostituées, il faudrait peut-être rappeler que si un certain nombre de personnes se prostituent c'est justement pour éviter de perdre leurs enfants !
Coûts humains pour les personnes prostituées : 311 millions d'Euros.
Ce nom de poste ne veut rien dire !
On compte ici la surmortalité, les viols et les autres violences physiques ou psychologiques.
Derechef, comment compte-t-on la mort en Euros ? Par ailleurs, la surmortalité a déjà été traitée plus haut dans les postes médicaux et homicides + suicides. Est-ce compté en double ?
Au delà du coût des violences subies (comment le compte-t-on ? une claque = 100€ ?), le rapport nous indique que les violences subies par les personnes prostituées sont vraiment très nombreuses : 51% ont subi des violences physiques dans la dernière année et 64% des violences psychologiques. Pour ce dernier chiffre, j'aimerais aussi une comparaison avec d'autres métiers, comme téléprospecteur ou assistant de direction...
Maintenant, il faut se poser la question : est-ce que la violence est inhérente à la prostitution ? Est-ce que 51% des personnes prostituées font dans le SM ? Comment font 49% des personnes prostituées pour ne pas subir de violences ?
Coût liés à l'évasion fiscale de l'argent de la prostitution : 853 millions d'Euros.
C'est de loin le poste le plus gros : plus de la moitié.
Alors là, j'ai envie de dire que ça plombe l'étude. Au final, si quelque chose est démontré, c'est qu'il faut renforcer le contrôle fiscal, non ? Super.
Le rapport nous dit qu'on estime à 3,2 milliards d'Euros le chiffre d'affaire de la prostitution. Sur cette somme, 45% disparaît à l'étranger. Le rapport ne fait pas la différence entre les personnes qui envoient cet argent à leur famille et le trafic du proxénétisme. Il ne mentionne d'ailleurs pas la première possibilité, parce que ce n'est pas gentil de rappeler que des gens survivent uniquement grâce à la prostitution pendant qu'on se goinfre de soda light et de gâteaux bio. En revanche, la traite d'humains à laquelle se livrent les proxénètes, ça c'est vendeur.
Un schéma vraiment pas clair nous indique que sur les 3,2 milliards d'Euros dépensés par les clients, 212 millions reviennent aux personnes prostituées qui ne les déclarent pas et 1,4 milliards reviennent aux proxénètes. Un rapide calcul nous indique donc que les personnes prostituées déclarent environ 1,6 milliards de revenus aux impôts. On a donc 51% de fraude sur le chiffre d'affaire. J'aimerais là aussi une comparaison avec d'autres métiers, notamment les commerces de nourriture, les taxis ou autres métiers payés en monnaie.
En conclusion, le rapport de cette étude n'enseigne absolument pas qu'il faut (1) lutter contre le proxénétisme et (2) décourager les consommateurs de prostitution et investir dans l'éradication de la prostitution pour faire des économies.
Mon objectif n'était bien entendu pas de faire la promotion de la prostitution mais de dénoncer une interprétation partisane de chiffres qui ne sont même pas analysés. On me rétorquera que le rapport est très court et ne contient pas toutes les données de l'étude, mais raison de plus : puisqu'il s'agit d'un document de synthèse rédigé à des fins de communication, il se doit d'être irréprochable et de se baser sur des faits déduits des chiffres et non pas des affirmations "coup de poing" visant à jouer sur l'émotionnel. Au final, on a l'impression que l'étude a été réalisée pour justifier des conclusions déjà rédigées, ce qui dessert la cause.