Vous êtes-vous déjà baigné dans le Rhône? Moi, non. Je trouve ça trop dégoûtant.
Wikipedia catégorise l'arabe classique (ou littéraire) en langue-toit. Il s'agit d'une langue qui a été créée pour unifier un ensemble de dialectes pas forcément intercompréhensibles. Le français en est un autre exemple : créé à partir de l'oïl avec des bouts d'oc dedans…
Rien de choquant.
Ah mais… l'arabe classique a en fait été créé durant l'ère musulmane. Cela pose un problème : si le coran est antérieur à l'arabe classique, dans quelle langue est-il écrit ? Et pourquoi un état religieux a-t-il inventé une nouvelle langue, différente de celle de son livre sacré ?
Mu par ma curiosité, j'ai dévoré L'arabe, de Djamel Kouloughli, éditions PUF. C'est un petit livre d'une centaine de pages mais qui pèse lourd. Je ne résiste pas à l'envie de vous en livrer un extrait assez représentatif : "Les bases verbales opposent systématiquement la diathèse subjective (active) à la diathèse objective (passive) par alternance vocalique du schème : kataba = il a écrit ; kutiba = il a été écrit. La diathèse objective exclut l'expression de l'agent et attribue le nominatif au patient ou à un circonstant." Vous l'aurez compris, j'en ai chié !
Bon alors, qu'est-ce que c'est-il-t-y donc qu'il s'est passé ?
Durant la période pré-islamique, les arabes, nomades, usaient d'un grand nombre de dialectes plus ou moins proches les uns des autres. Les tribus avaient néanmoins un point commun, qui leur permettait d'ailleurs de communiquer entre elles : la poésie. La poésie pré-islamique était très codifiée tant dans ses formules que les sujets abordés. Il existait d'ailleurs un répertoire de formules qu'il était possible (voire conseillé) d'utiliser pour improviser facilement de nouveaux poèmes. Le but n'était pas d'innover mais de rassurer l'auditoire en évoquant toujours les mêmes thèmes avec les même mots. La profusion de formules assurait une certaine liberté dans la composition, histoire de ne pas lasser l'auditoire non plus.
Cette langue des poètes avait une petite sœur : la langue des devins. Il s'agissait d'une sorte de prose "noble" issue de la poésie et qui s'était soustraite à une partie de ses contraintes. Cette langue, plus facile à manier, était aussi utilisée par les chefs de tribus pour communiquer entre eux.
C'est dans un mélange de ces deux langues que le coran a été révélé. On y trouve aussi certaines tournures idiomatiques propres au dialecte de la Mecque. Certains diront que c'est la preuve que le coran a été écrit par Muḥammad et pas révélé par Dieu. Les musulmans leur répondront que Dieu s'est exprimé de manière à être compris par son prophète. Peu importe, ce n'est pas le propos de cette note.
Un passage du coran précise que Muḥammad n'est ni un poète, ni un devin. Ce n'est pas un hasard, c'est justement parce qu'il en utilisait la langue, que tout le monde pouvait reconnaître et comprendre (généralement sans savoir la manier).
Un autre passage met au défi les mécréants d'écrire un livre semblable au coran. Aujourd'hui de nombreux cuistres affirment haut et fort qu'il y a un code caché et inconnu dans le coran et donc qu'il est inimitable. Outre la débilité de l'argument (comment pourrait-on vérifier s'il y a contrefaçon si le code est inconnu ?), c'est surtout la preuve de l'ignorance d'un fait historique : à l'époque de Muḥammad, un nombre non négligeable de personnes maîtrisaient parfaitement la langue dans laquelle a été écrit le coran. Ce qui était inimitable à l'époque, ce n'était pas la prose mais le message ! En effet, combien de gens auraient osé proposer d'abandonner les multiples divinités qui les protégeaient dans chaque instant de la vie pour leur substituer un dieu unique et invisible ? Qui aurait osé proposer de traiter les femmes comme des êtres humains ? Ça, ce n'était pas banal !
Après la mort de Muḥammad, ses plus proches compagnons ont rassemblé les rares notes qui avaient été prises et les ont compilées en les complétant avec ce qu'ils avaient appris par cœur. Il faut bien garder à l'esprit qu'à cette époque, l'écriture de l'arabe était un aide-mémoire et ne servait pas à consigner une information de manière claire et précise. Un même symbole pouvait représenter jusqu'à 5 lettres différentes ! A priori chaque "grand disciple" de Muḥammad avait sa propre version du coran. Finalement, le chef a imposé sa propre version. Là encore, les détracteurs de l'islam diront que c'est la preuve que le coran est un artefact humain, et les musulmans répondront que Dieu a donné à la bonne personne le pouvoir de faire disparaître les fausses versions. Peu importe.
Les arabes ont très vite conquis un territoire gigantesque. Étant peu nombreux, ils risquaient de se faire assimiler par les peuples conquis. Pour éviter cela, le gouvernement central a décidé d'interdire aux arabes de vivre dans les villes autochtones et leur a demandé de créer leurs propres villes où les indigènes ne seraient admis que sous des conditions très strictes. Ainsi, les arabes n'ont pas été tentés d'utiliser la langue des pays conquis. Au contraire, ce sont les indigènes qui ont cherché à apprendre l'arabe dans l'espoir d'être admis parmi eux : chez les riches !
L'arabe était sauvé. Ou plutôt, les dialectes étaient sauvés. Il devenait alors urgent de régler un autre problème : l'écriture ambiguë de la langue. Non seulement les documents administratifs étaient difficile à déchiffrer mais en plus le coran était lu de plusieurs manières différentes ! Des mouvements de contestation visant à faire changer le pouvoir de mains se sont basés à plusieurs reprises sur des interprétations divergentes du coran afin de justifier leurs positions. Quoi de plus inconfortable pour un chef d'état que de voir ses adversaires utiliser le livre saint officiel pour se légitimer ? Ces deux raisons ont conduit à une refonte de l'écriture visant à lever toute ambiguïté. Encore une fois, les ennemis de l'islam en profiteront pour clamer que les musulmans ont réécrit le coran comme bon leur semblait, et les musulmans répondront que Dieu a bien choisi et inspiré ceux qui l'ont fait afin qu'ils le fassent correctement. Peu importe.
La réforme de l'écriture a mis du temps à se répandre : dans un premier temps les signes diacritiques, qui permettaient de lever les ambiguïtés entre consonnes, et ensuite la vocalisation (notation des voyelles), qui ne fut guerre utilisée que dans le coran et les livres d'école. Mais l'histoire ne s'arrête pas là. Malgré les efforts du gouvernement pour dissuader les indigènes de se convertir à l'islam (pour éviter qu'ils ne viennent polluer la culture arabo-musulmane supposée pure et parce qu'il existait une taxe sur les non-musulmans), de plus en plus de gens cherchaient à devenir musulmans. Leur plus gros problème était que le coran n'avait jamais été traduit. Les musulmans éclairés, qui pensaient (ou plutôt savaient) qu'un musulman n'est pas meilleur parce qu'il est arabe, ont cherché à aider ces nouveaux convertis. C'est ainsi que les premières tentatives d'étude de la langue sont apparues. Le but n'était pas encore d'unifier les dialectes mais simplement d'expliquer aux nouveaux convertis comment déchiffrer le coran.
Cette étude en profondeur de la langue, assortie de travaux de normalisation, s'est basée quasi-exclusivement sur la poésie pré-islamique, qu'il a fallu aller réapprendre dans le désert auprès des bédouins (ou bien forger, pour ceux qui avaient la flemme de s'y rendre). Lorsqu'il a finalement fallu décider de ce qui deviendrait la nouvelle langue arabe officielle, les règles de grammaire ont été créées à parti du coran et justifiée par des références à d'antiques poèmes (sauf pour deux ou trois passages où les savants ont osé décréter qu'il y avait des fautes de grammaire dans le coran, hi hi, les coquins !). Le plus drôle, enfin, est de remarquer que ce sont des savants perses (donc indo-européens) qui ont peaufiné jusqu'à son plus haut degré de raffinement les règles de la langue arabe.
Je terminerai par un pitoyable mot d'esprit. La proposition "ce qui est écrit", en arabe, désigne le destin. Quand on sait à quel point ce qui a été écrit en arabe a changé à travers le temps, on devrait comprendre qu'il n'y a aucune place pour le fatalisme !