Lorsque deux nations ont un contentieux sur un territoire et qu'une troisième fait le geste de se poser en médiateur (vous savez, comme quand un gosse dit à un second de dire à un troisième qu'il
est méchant et que le troisième dit au second de dire au premier que c'est lui qu'y est) pour éviter un énième bain de sang, la moindre des choses c'est de jouer le jeu. À moins bien sûr d'être
complètement stupide, effroyablement convaincu de sa supériorité ou suffisamment vautré dans l'assurance de son bon droit pour ne pas être gêné par des bains de sang…
Sans vouloir me lancer dans des considérations d'ordre religieux, j'aimerais juste discuter un peu du "j'étais là avant". Je vais principalement m'appuyer sur les travaux de recherche de Jean
Bottéro, d'une part parce que j'en ai lu une partie, d'autre part parce que le personnage est intéressant : il était prêtre mais a refusé de démontrer que le récit biblique de la genèse était un
fait historique et a été pour cela suspendu, puis contraint à retourner à l'état laïque peu après son entrée au CNRS. Virulent face aux dogmatiques, il est cependant resté très respectueux des
croyances de chacun et a toujours cherché à réconcilier les faits historiques avec les récits religieux, même lorsqu'ils semblaient se contredire.
Jean Bottéro fait commencer l'aventure historique des israélites par un cheikh, nommé Abraham, et sa tribu dont le voyage est connu à partir de son départ d'Ur, en Mésopotamie. À cette époque, il
est extrêmement probable que les israélites, comme la plupart des sémites sans civilisation, étaient des nomades du désert pratiquant généreusement le pillage. Des lettres entre souverains et
gouverneurs assyriens datant approximativement de cette époque se plaignent de raids de nomades le long du chemin présumé emprunté par Abraham lors de son voyage vers le pays de Canaan. D'autres
auteurs, comme Israël Finkelstein, pensent que les israélites sont des canaanéens rebelles qui se sont séparés du reste de la population suite à un déclin de type décadence avec nobles riches qui
se foutent bien que le peuple crève de faim.
Bottéro explique ensuite le passage en Égypte. Rappelons que selon lui, les israëlites sont nomades, et donc qu'ils ne savent pas et n'ont pas envie de travailler la terre. Donc pour acquérir des
sources de glucides, ils avaient le choix entre le pillage et le commerce. Pour les tribus du nord, il semble pencher pour le pillage, pour celles du sud (moins fertile), l'Égypte était un
grenier attirant, mais bien défendu, donc vas-y pour le commerce. Étant donné que l'Égypte n'a révélé aucun document attestant de l'utilisation d'un peuple entier comme esclaves, Bottéro propose
l'hypothèse suivante : suite à un souci écologique ou économique, l'Égypte a forcé des israélites à se sédentariser afin de participer à un effort de production / (re)construction. Et priver un
nomade de la liberté de se promener où bon lui semble est un acte suffisamment traumatisant pour mériter d'être traité d'esclavagiste ! Il explique aussi le coup de la mer qui s'ouvre par une
fuite à travers des marais où les chars égyptiens se seraient enlisés, l'histoire ayant tendance à exagérer l'héroïsme des victoires. Bien entendu ces hypothèses tombent à l'eau si les
découvertes de Finkelstein sont probantes et que les israëlites n'ont jamais été nomades.
Petite parenthèse qui n'a rien à voir avec les voyages mais relève plus de la théologie : alors que Jean Bottéro suit d'assez prêt la version biblique de la
monolâtrie du culte de Yahweh de Moïse, d'autres archéologues font remarquer l'existence d'un peuple (les Shasu ?) vénérant un dieu nommé Yahu
(n.b. : dans les alphabets sémitiques, il y a correspondance entre W et U). Une hypothèse est donc que les israëlites ont emprunté leur dieu à un autre peuple, oublié depuis. Quoi qu'il en soit,
personne ne retire à Moïse sa plus grande révolution : le culte ne se fait plus par des offrandes, des libations et des prières, mais en se comportant
bien tous les jours. Fin de la
parenthèse.
De retour en pays de Canaan, les israëlites nouveaux forgés par Moïse auraient rassemblé les tribus qui étaient restées sur place et conquis le pays par la force des armes. Là encore, si les
récentes données archéologiques récoltées par Finkelstein sont exemptes d'erreurs, les israëlites ont simplement bâti leur royaumes sur les ruines d'un Cannan mort de décadence. Par la suite, les
tribus du nord et celles du sud se sont brouillées (genre, Quoi ? Vous osez cuisiner au beurre ? - Et alors, ça te défrise ? L'huile, ça donne le même goût à tous les aliments, d'abord !) et se
sont séparées en deux royaumes. Selon Bottéro, les israëlites se seraient aussi laissés séduire par la vie tranquile de sédentaire, les richesses et les délices de la civilsation et se sont fait
assimiler plus qu'ils n'ont assimilé les canaanéens (c'est d'ailleurs ce qui est arrivé à pas mal de nomades sémites dans l'antiquité, les akkadiens les premiers). Selon l'autre version, ils ont
juste recommencé à vivre comme avant la décadence (pour mieux "redécader" !).
À cette époque, la grande puissance du coin, c'est l'Assyrie. Et les assyriens ne sont pas des enfants de chœurs. Dès que le temps le permet, les armées partent en conquêtes. C'est leur façon de
vivre : pour satisfaire leurs dieux ils doivent leur offrir des territoires, voire le monde entier. À l'époque on s'en fichait un peu de convertir des gens, l'unité de base de réussite divine
n'était pas l'âme mais le km². En général, ça se finissait de trois façons : soit la cible était assez riche pour acheter le droit de devenir une province, soit elle se faisait envahir et la
population était soit massacrée, soit déportée pour éviter les rébellions. Les israëlites du sud (habitant en Judée, donc appelés les juifs) ont été déportés à Babylone. Si je me souviens bien,
ceux du nord ont été massacrés, mais je ne suis pas sûr.
Ouvrons une seconde parenthèse théologique (jingle !). C'est à Babylone que les juifs ont composé l'ancien testament tel qu'on le connaît aujourd'hui à partir de textes israëlites plus anciens et
en s'inspirant des mythes babyloniens (cosmogonie, poème du Supersage = Noé…). Et je cite immédiatement Jean Bottéro pour calmer les plus susceptibles : "ce n'est pas parce qu'un livre a été
rédigé par des hommes qu'il n'est pas d'inspiration divine". C'est aussi à ce moment là que Yahweh est devenu universel et objet d'un monothéisme : pour expliquer leur déroute, les juifs ont
conclu que Yahweh avait envoyé les assyriens pour les punir, et donc, s'il contrôle même des idolâtres, c'est qu'il contrôle potentiellement tout le monde et est le seul véritable dieu. Fin de
parenthèse.
Lorsque Cyrus II (perse), prend Babylone, il autorise les juifs à retourner en Judée. On pourrait penser qu'il s'agit d'un acte fraternel suggéré par les zoroastriens qui commençaient à se faire
remarquer à la même époque, mais il s'agit plus probablement d'une politique générale visant à pacifier les pays conquis en leur laissant une grande liberté religieuse.
Ensuite, je dois avouer que mes connaissances sont lacunaires. Il me semble qu'en arrivant au levant, les romains ont trouvé les juifs et leur ont foutu la paix parce qu'ils avaient l'air d'être
là depuis longtemps et qu'on ne change pas un truc ancien parce qu'après tout, si c'est encore là depuis tout ce temps, c'est qu'il y a une bonne raison à cela et il serait dommage de vexer une
divinité en foutant en l'air une de ses expériences. Puis viennent les chrétiens qui prétendent vénérer le même dieu mais veulent être les chefs et tout faire à leur façon, puis les
musulmans qui proposent modestement de phagocyter les deux premiers et se prennent un râteau. Viennent ensuite les croisades, des bains de sang à Jérusalem pour… la gloire. Et ça continue…
Enfin, bref, ça a pas mal bougé et on ne peut pas vraiment dire que le territoire appartient ancestralement à tel ou tel peuple. Même si les israëlites sont bien des canaanéens (et leurs
descendants, les juifs, s'en défendent bec et ongle), on pourra toujours se demander qui s'y trouvait avant. Les sémites venant vraisemblablement d'Afrique, les canaanéens ont bien du virer les
précédents locataires en arrivant. D'un point de vue strictement historique, sans tenir compte de religion, les juifs n'ont donc pas plus droit à réclamer Jérusalem que les ossètes (qui habitent
dans le Caucase) n'ont le droit de réclamer Orléans (où leurs ancêtres Alains avait établi un royaume éphémère du temps de la chute de Rome). Après, si on tient compte de la religion… Moïse
n'a-t-il pas dit qu'il était inutile de prier si on ne se comportait pas
bien ? L'interdiction de bâtir des temples (jamais respectée par les israëlites, ni par les religions qui
reconnaissent pourtant l'ancien testament) ne devrait-elle point plutôt pousser les gens à se détacher de la terre au profit de pensées plus spirituelles ?