Allez, pour inaugurer la nouvelle catégorie d'article dans laquelle je m'apprête gaillardement à étaler ma science, je voudrais commencer par tordre le cou à un terme déviant, malsain, outrageusement confondant et qui, en souvenir du temps où ma sœur et moi prenions des fessées ensemble alors seul l'un de nous deux avait fait une bêtise, me révolte suprêmement : antisémite !
Voilà, le mot est lâché. Alors, ok, je sais, à peine ressuscité, je me jette sur le premier sujet sensible et malséant, tel un tir de laser de Gilbert Bourdin sur un astronef plutonien farci de
lémuriens. Mais que voulez-vous, j'aime vivre dangereusement !
Alors commençons pas une analyse morphologique profonde du mot : anti et sémite. Ouah, je suis trop fort, je devrais faire linguiste.
Coupons court aux blagues, qu'est-ce qu'un sémite ? C'est le locuteur d'une langue sémitique. Alors puisque vous êtes tous impatients d'en savoir plus, voici la liste des langues sémitiques (les langues vivantes sont notées en gras) : akkadien, assyrien, babylonien, amorrite, ougaritique, phénicien (et punique),
hébreu, ammonite, moabite, édomite, araméen,
nabatéen,
soureth,
syriaque,
méhri,
hobyot,
harsusi,
bathari,
jibbali,
soqorti,
arabe (et tous ses dialectes),
guèze,
amharique et éblaïte. Dans les faits, seuls l'hébreu, l'arabe et l'amharique (parlé en Éthiopie) sont réellement vivantes, les autres sont agonisantes.
Un peu d'histoire, maintenant. Il semblerait que les sémites se soient séparés des nord-africains pour aller faire du tourisme au Moyen-orient à la fin du néolithique (environ 4000 av.j.-c.). Le climat leur a plu (j'espère qu'il y faisait moins chaud et sec !) et ils y sont restés. Dans l'antiquité, les sémites étaient visiblement principalement des nomades qui finissaient par écraser une nation sédentaire, se laisser séduire par leur sophistication et s'installer. À noter qu'il semblerait que leur panthéon était relativement réduit (jusqu'à Moïse qui l'a réduit à un, si Abraham ne l'avait pas déjà fait avant lui (controverse
inside)).
Les langues sémitiques sont flexionnelles à brisure interne, c'est à dire que le sens d'un mot est principalement modulé par des modifications autour de la racine du mot, inflexions, (par exemple, en arabe, en changeant les voyelles à l'intérieur des mots : avec la racine k-t-b, on obtient écrire = kataba, livre = kitâb, écrivain = kâtib). Les langues sémitiques sont, entre autres, à opposer aux langues agglutinantes (langues turques, japonais...) qui font varier les mots uniquement par ajouts de préfixes et suffixes (affixes). Pour finir de situer les choses, le français, langue indo-europenne donc elle aussi flexionnelle, utilise à la fois les inflexions et les affixes. Pour parler en termes moins barbares, la flexion d'un verbe est ce qu'on appelle à l'école la conjugaison, la flexion des autres mots est ce qu'on appelle la déclinaison quand on étudie le latin ou le marquage de genre et de nombre en cours de français.
Venons-en aux faits. Les sémites forment un groupe linguistique, tout comme les indo-européens, par exemple. Viendrait-il à l'esprit de quelqu'un de dire que les indiens et les islandais sont de même "race" ? Les différences phénotypiques entre latins et germains sont déjà relativement notables… Chercher à faire établir un lien génétique entre peuples sémitiques est aberrant. Prenons simplement le cas des nord-africains. Ils sont sémites puisqu'ils parlent des dialects arabes. Pourtant, la quantité de sang arabe qui coule dans leurs veines est bien limitée. Peut-on sérieusement imaginer que les nomades du désert saoudien étaient suffisamment nombreux pour repeupler la totalité de l'empire qu'ils ont créé (de Perse jusqu'en Espagne) ? Si vous voulez, je pourrai vous faire un petit billet pour lister l'ensemble des peuples qui sont passés sur l'Afrique du nord, Daniella en frémirait !
Bref, impossible d'expliquer l'antisémitisme par une aversion envers une ethnie ou une provenance géographique.
Au niveau religieux, les sémites sont des pionniers du monothéisme (à noter que les égyptiens, non-sémites, avaient déjà probablement pas mal mâché le travail et que les perses étaient arrivés au même résultat de manière,
a priori, indépendante). Les israélites, et à leur suite les juifs sont sémites (encore que je ne suis pas certains que tous les juifs contemporains maîtrisent réellement l'hébreu). Jésus était sémite (il parlait l'araméen). Certains chrétiens contemporains sont sémites, comme par exemple les maronites (au Liban) qui utilisent le syriaque comme langue liturgique. Les musulmans étaient sémites (je dis "étaient" car il y a aujourd'hui des musulmans indo-européens (Iran, Afghanistan, Pakistan…), turcs (au sens de la famille linguistique) ou bien encore sino-tibétains).
Impossible aussi d'expliquer l'antisémitisme par un conflit doctrinal.
Que reste-t-il alors ? Les sémites sont un ensemble de peuples liés par des ancêtres linguistiques communs. Ils partagent donc (oui-oui "donc") certaines valeurs et certains axiomes, si je puis m'exprimer de manière aussi peu adéquate. Ce genre de famille n'est pas exceptionnel, au contraire, ce sont les isolats linguistiques (basques, japonais...) qui sont rares. Haïr les sémites, c'est comme haïr les indo-européens : l'objet est trop vaste pour que cela ait un sens ! Alors pourquoi ne pas utiliser d'autres mots, plus justes, qui ne mettent pas dans le même panier des gens qui n'ont rien à voir les uns avec les autres ou qui ne réduisent pas une grande famille à un seul de ses membres ?