Vous êtes-vous déjà baigné dans le Rhône? Moi, non. Je trouve ça trop dégoûtant.
Prologue : un peu de phonétique
/u/ se note en français "ou".
/y/ se note en français "u".
/i/ se note en français "i".
/v/ se note en français "v" ou "w".
/w/ se note en anglais "w" et se trouve en français dans "oui", par exemple.
Voilà, on peut commencer.
Tout commence probablement en Égypte avec un symbole constitué d'une barre verticale surmontée d'un cercle et qui représente une masse (un peu comme ça ߉ si votre ordinateur arrive à l'afficher). Ce symbole est emprunté par des sémites de passage qui s'en servent pour créer leur alphabet (l'un des tous premiers). Ils associent le graphème au son /v/.
Plus tard, les phéniciens réutiliseront le symbole dans leur propre alphabet, qui est à l'origine du notre (suite à moult transformations !). Probablement pour des raisons de cursivité (écriture rapide), le cercle se transforme en une sorte de bol ou demi-cercle ouvert sur le haut. Selon le style d'écriture, le symbole peut d'ailleurs prendre la forme d'un Y (si votre ordinateur supporte bien l'unicode, ça peut donner ça 𐤅). Les phéniciens n'ont pas de son /v/ et utilisent ce symbole pour noter le son /w/.
Lorsque les grecs créent leur alphabet à partir du phénicien, ils fabriquent deux lettres à partir du symbole précédent. La première, upsilon, s'écrit Υ en majuscule et υ en minuscule et représente le son /u/. La seconde, digamma, s'écrit Ϝ en majuscule (ce qui se résume à une sorte de rotation du "bol" vers la droite) et ϝ en minuscule et représente le son /w/. Cette lettre disparaîtra par la suite, sans doute remplacé par upsilon.
Les étrusques (la civilisation majeure d'Italie avant que les latins ne se fassent remarquer) ont créé leur alphabet à partir du grec. La majuscule d'upsilon est gardée telle quelle pour représenter le son /u/. Ils reprennent ensuite la digamma majuscule qu'ils dessinent à l'envers (la barre verticale à droite, les barres horizontales vers la gauche) et lui assignent aussi le son /w/. Le grec ne fournissait cependant pas de lettre pour le son /f/ dont les étrusques avaient besoin (la lettre phi Φ ne se prononçait pas encore /f/) et les étrusques ont du improviser. Ils ont utilisé une technique qu'on retrouve très (trop) souvent en français : ils ont collé un H derrière pour changer le son et faire un /f/.
Lorsque les latins ont composé leur alphabet, ils ont emprunté à l'étrusque (on soupçonne les latins de n'être que des barbares qui ont construit leur civilisation non pas sur les ruines de l'Étrurie mais en se mélangeant aux étrusques et en les supplantant peu à peu). Les latins étaient probablement trop occupés pour perdre du temps à écrire, ils ont donc supprimé la barre verticale de la lettre étrusque pour /u/, ce qui a donné le V. En latin, la lettre V représente à la fois /u/ et /w/. Ainsi, la lettre étrusque pour /w/ devenait libre et les latins l'ont utilisée pour le son /f/, puisqu'elle pouvait déjà parfois représenter ce son. Par la même occasion, une seconde inversion a lieu et le F reprend la forme qu'il avait en grec lorsqu'il signifiait /w/ !
Mais ce n'est pas tout ! Le grec étant une langue très vivante, upsilon change de prononciation et devient /y/. Les latins ne se démontent pas et importe cette fois ci directement la majuscule et en font le Y.
L'histoire ne s'arrête pas là. Les latins avaient du mal avec le /y/ (comme les anglophones et les arabophones de nos jours) et le prononçaient plus volontiers /i/... Et voici donc comment le symbole représentant le son /v/ puis /w/ a donné le "i grec" !
Épilogue : juste pour le plaisir voici quelques autres descendants de la "masse" des égyptiens.
Hébreux : ו
Arabe : ﻭ
Syriaque : ܘ