Vous êtes-vous déjà baigné dans le Rhône? Moi, non. Je trouve ça trop dégoûtant.
Être un artiste, ce n'est pas très difficile. Il suffit de passer des années à chercher son meilleur moyen d'expression et à s'exercer. Être reconnu comme artiste, en revanche, c'est compliqué. Peu de gens y arrivent. Tentons de comprendre comment.
Hier je me suis fait entraîner au Musée d'Art Contemporain de Lyon, mais on l'appelle le Mac parce que c'est classe. Toutefois, il n'était pas nécessaire de posséder la carte du PS pour entrer (enfin, il eût peut-être mieux valu afin de m'épargner cette aventure).
L'ami qui m'avait convaincu de venir m'a d'abord fait visiter le second étage, pour éviter que je ne parte en courant. Il s'agissait d'une exposition d'un artiste chinois relativement doué. On pouvait voir des sculptures sur bois ou composites, de la peinture, de la xylographie, etc. Bref, le mec maîtrise pas mal de techniques. L'exposition était relativement irrévérencieuse envers le bouddhisme, on pouvait voir un bouddha se faire arracher les tripes par des vautours, des objets cultuels associés à des balais (il paraît qu'en Chine, c'est insultant) ainsi que… des statues vieilles de 400 ans emballées pour conservation tout droit sorties des entrepôts du Musée Guimet qui est fermé depuis six années. À noter aussi un très joli éléphant crevé cousu-main à partir de peaux de buffles. On regrettera la présence de répugnants monticules de papier mâché sans intérêt ainsi que la représentation d'un lave-linge au milieu d'une très belle composition aquarelle/xylographie, mais au final, ce n'était pas nul.
Voilà. J'aurais aimé que cela se termine ainsi. Malheureusement, il a ensuite fallu visiter le premier étage. La première salle contenait des gros cailloux avec des cartes à jouer coincées dessous, et des taches d'encre sur des toiles rondes sur les murs. Les taches étaient plus ou moins grandes en fonction du temps durant lequel l'encre avait goutté sur la toile. Certains y voyaient un iris, mais on pouvait imaginer n'importe quel autre orifice noir qui se dilate. Dans la seconde pièce, il y avait six photos de grappes d'escargots et d'ordures, ainsi que d'affreux gros papillons en sacs plastiques usagés. Dans la troisième pièce, au sol on trouvait des chapeaux melons remplis d'encre qui avait séché et formait d'immondes croûtes, et sur les murs des crochets à tableaux. La dernière pièce adjacente présentait des pierres à lithographie non-gravées (donc des gros cailloux polis), une chaise avec un accordéon ainsi qu'un tas de vieilles chaussures sales. Un employé du Mac nous indique que l'auteur voulait en fait représenter l'absence (absence de gens sous les chapeaux, absence de tableaux sur les crochets, absence de gravures sur les pierres…). Et là, je dois dire bravo ! En choisissant un thème si propice à me toucher, l'auteur a magistralement réussi à m'en toucher une sans faire bouger l'autre. Le choix de figurer l'absence en exposant des objets rendus inutiles par l'absence d'autres objets ou de personnes pour les utiliser n'est pas forcément mauvais en soit. En revanche, utiliser tant de mètres carrés pour éparpiller des bidules sans le moindre intérêt esthétique ou émotionnel (à moins d'être fétichiste du pied ou des chapeaux melons) dénote plutôt une absence de sens de la réalité. Sans aller jusqu'à l'argument bateau "il y a des gens qui n'ont pas de toit", on pourrait simplement dire "il y a des gens qui savent dessiner/peindre/sculpter des choses jolies qui mériteraient d'être vues, même si elles ne véhiculent pas spécialement de message". Par ailleurs, je n'ai toujours pas compris les cartes à jouer sous les pierres et les photos de grappes d'escargots et d'ordures.
C'est avec une mine de deux mètres de long que je me suis rendu au troisième étage, le menton raclant le sol. L'endroit était dans l'obscurité. Sur les cloisons, des panneaux lumineux comme chez le radiologue, affichaient des textes sur support imitation vieux-journal, vieux-rapport-typographié, vieux-livre… Les textes en anglais pipotaient sur l'art constructif, destructif et reconstructif et sont tous signés de l'auteur, qui avait peut-être peur qu'on lui reproche de n'avoir rien foutu. Au fond de la salle, un tuyau faisait tomber des gouttes d'eau sur un fer chaud et ça faisait pschit. Dans une alcôve, une télévision diffusait des images en noir et blanc d'un engin de chantier en train de détruire un immeuble. Derrière les cloisons, un matelas était posé au sol et une vidéo était projetée sur le… mur, pour se faire mal à la nuque. Le contenu de la vidéo oscillait à mi-chemin entre un bout de métal rouillé et une flaque d'huile. Ce davait être un lavage de cerveau pour faire croire aux visiteurs qu'ils avaient apprécié la visite… ou bien un vaste foutage de gueule. Mais je m'en fiche, mon cerveau s'était mis en grève depuis un moment déjà.
Au final, je suis bien en peine de déterminer ce qui fait qu'un artiste a le privilège d'être exposé dans un grand bâtiment où l'on n'hésite pas à déplacer les cloisons, faire des trous dans le plafond et repeindre les murs, au cœur d'un quartier snob. Ce n'est pas la qualité d'exécution puisque deux artistes sur trois ne savaient rien faire de leurs doigts. Ce n'est pas la qualité esthétique puisque seule une exposition sur trois avait un quelconque intérêt visuel. Ce n'est pas non plus le message, puisque seule une exposition laissait transparaître un vague semblant de choses à dire (critique du bouddhisme contemporain ?) sans avoir besoin de demander de l'aide aux employés du musée. Peut-être l'essentiel est-il de surprendre ? Ou bien de déranger ? Ou plus probablement d'avoir les bonnes acquointances…