Vous êtes-vous déjà baigné dans le Rhône? Moi, non. Je trouve ça trop dégoûtant.
Un crâne humain vieux de 1,8 million d'années a été récemment découvert en Géorgie. Les découvreurs indiquent observer des traits qu'on retrouve à la fois dans des crânes asiatiques de la même époque et des crânes africains datant de plus de 2 millions d'années. Ces ressemblances/différences étant dans la fourchette des statistiques observées, ils en déduisent qu'il faut cesser de considérer qu'il y avait plusieurs espèces humaines et accepter qu'une seule espèce s'étendait d'Afrique en Asie, avec des variations.
Comme toujours, des auteurs n'étant pas du même avis reprochent aux premiers de ne pas prendre en compte tous les paramètres et de manquer de rigueur. C'est un classique. J'ajouterais pour ma part que faire des statistiques de variabilité morphologique sur une vingtaine de crânes n'a aucun sens. On a retrouvé tellement peu de vestiges humains anciens qu'il est possible que les variabilités géographique et temporelle qu'on observe ne soient dues qu'au hasard.
Au delà de cette dispute entre experts se pose une question plus fondamentale. Qu'est-ce qu'une espèce ? Il n'existe pas de définition normative. On admet en général qu'une espèce est un ensemble d'individus interféconds et dont la descendance est féconde. Cette définition n'a aucun sens dans le cas des organismes asexués et est quasiment inapplicable aux espèces éteintes. Dans ces cas, on utilise d'autre définitions. Au temps pour la rigueur.
Les autres définitions ne sont guère convaincantes à mon sens. Que ce soient des critères génétiques ou morphologiques, on peut déterminer que A ressemble plus à B qu'à C, mais comment décider quand il s'agit d'une même classe ? On choisit au pif ? 99% de gènes en commun ? 99,5% ? Jamais plus de 3% de différence par chromosome ? Tout cela est hautement heuristique et la classification des espèces est réputée, à juste titre, très subjective.
Concernant la classification des humains, j'ai l'impression qu'on nage dans le dogme. Affirmer qu'il n'y avait qu'une seule espèce humaine signifie qu'il y avait des sous-espèces, voire des variétés (c'est à dire des races). Ainsi, bien qu'on a prouvé que l'homme moderne possède des gènes néandertaliens (et donc que les Néandertaliens et les hommes "modernes" étaient interféconds), on a perdu l'appellation Homo Sapiens Neanderthalensis au profit d'Homo Neanderthalensis. Si on accepte que les hommes pré-modernes ne formaient pas une myriade d'espèces malgré leurs différences, on court le risque de voir son travail académique récupéré par des philosophes racistes, même si les variations phénotypiques humaines sont aujourd'hui considérablement moindre.
Que faire ? Doit-on censurer la recherche de la connaissance sous prétexte que des individus pourraient s'en servir pour soutenir des thèses que l'on juge viles depuis quelques dizaines d'années ? Un scientifique qui fait son travail sans se soucier de qui le lira peut-il être tenu pour responsable de la mauvaise lecture qui pourrait en être faite ? Seriez-vous capable de continuer votre travail si vous saviez qu'il est détourné par d'autres pour suivre des objectifs contraires à vos valeurs ?