Vous êtes-vous déjà baigné dans le Rhône? Moi, non. Je trouve ça trop dégoûtant.
Un linguiste américain vient de publier la lecture d'un poème en proto-indo-européen.
Dans l'absolu, c'est assez émouvant d'entendre la langue parlée par nos ancêtres culturels. Toutefois, je me demande quelle est la démarche de ce chercheur.
Par le passé, de nombreux auteurs ont déclaré avoir recréé le proto-indo-européen. Ces auteurs ne sont aujourd'hui pas loués pour ces efforts. En effet, ces tentatives ont toutes été invalidées par des découvertes postérieures (comme le hittite ou les langues tokhariennes) qui ont bouleversé l'idée qu'on se faisait de l'histoire des langues indo-européenes.
On dispose aujourd'hui une théorie assez largement acceptée et on a l'impression d'avoir découvert toutes les langues indo-européennes, ce qui pourrait en effet pousser à se dire "cette fois-ci, c'est la bonne, on peut y aller". Mais nous ne sommes jamais à l'abri d'une surprise. Il n'est pas impossible de découvrir demain les traces proto-historiques d'une langue indo-européenne remettant en cause la totalité du schéma de dispersion actuellement théorisé.
Par ailleurs, il est communément acquis qu'il n'a jamais existé UNE langue proto-indo-européenne. Les proto-indo-européens étaient des nomades dont le territoire couvrait une large superficie et chaque tribu parlait probablement son propre dialecte. Et ces dialectes ne venaient pas de nulle part ! Ils ont bien été hérités de langues plus anciennes, que ce soit génétiquement ou aréalement. De plus, le processus d'évolution des langues n'est pas centralisé ni continu : un groupe va évoluer isolément pendant quelques centaines d'années puis reprendre contact avec un autre groupe qui aura subi l'influence d'un voisin non-indo-européen et des mélanges vont s'opérer. Ce processus se répète sans arrêt sur l'ensemble du territoire humain. Il est ainsi impossible de décider d'une date et un lieu où les hommes parlaient LE proto-indo-européen. La date influera sur le degré de différentiation par rapport aux langues précédentes et le lieu donnera un dialecte qui pourra aléatoirement être soit archaïque, soit moderne pour son époque !
La reconstitution proposée par Andrew Byrd ne représente donc qu'un hypothétique dialecte dont les détenteurs ne sont même pas clairement identifiables. En soit, ce n'est pas invalide ou incorrect, c'est juste inutile. Sa thèse a porté sur la prononciation des anciennes langues indo-européennes. C'est un sujet intéressant et très casse-gueule puisqu'il tente de retrouver des sons que personne n'a entendu depuis des milliers d'années. La volonté d'illustrer ces sons me semble légitime, surtout pour un jeune chercheur (il a soutenu sa thèse en 2010) dont la passion de la jeunesse peut aisément faire oublier la prudence.
Ce qui me dérange le plus, c'est la promotion qui en est faite dans la presse profane. L'auteur a-t-il voulu se faire un coup de pub (de nombreux chercheurs américains se font souvent connaître par le public pour des travaux d'une portée quasi-nulle grâce à un bon plan comm') ou bien la presse a-t-elle fait un cadeau empoisonné audit jeune chercheur qui sera désormais vu par ses pairs comme un petit frimeur sans rigueur ?