Vous êtes-vous déjà baigné dans le Rhône? Moi, non. Je trouve ça trop dégoûtant.
Les moeurs évoluent. La langue aussi. Ainsi des mots sont ajoutés chaque année au dictionnaire afin de mieux refléter notre monde.
Il est intéressant de suivre l'évolution de certaines expressions idiomatiques et, parallèlement, du concept qu'elles véhiculent.
Dans la suite de cet article, les définitions de mots (soulignées) proviennent du Trésor de la Langue Française.
Dans ma jeunesse, pour désigner un amant (Personne qui aime une personne de l'autre sexe et en est aimée --- avec ou sans relations physiques) qui n'était pas un fiancé ni un époux, était utilisé le terme petit-ami. Ce terme est dérivé du mot ami : Personne qui de la part d'une autre est l'objet d'un attachement privilégié; celui, celle qu'on aime et/ou qui aime. Ainsi, l'amant non officialisé était comparé à un ami, ce qui est flatteur, mais en même temps déprécié par le terme petit. L'amant sans titre était donc un ami au rabais (petit), pour ainsi dire incomplet. Le simple fait de vivre entre amants transformait le terme en concubins, donnant à la même relation une légitimité et une estime qui lui étaient refusée jusqu'alors.
Puis l'appellation petit-ami est devenue désuète, remplacée par petit-copain. Copain : Camarade de classe, de jeu, de loisirs (qui est souvent de la même génération). Pour bien comprendre, notons la définition suivante, Camarade : Personne à qui on est lié par une vie ou des activités communes. La notion d'amour n'est plus précisée et l'idée d'attachement est tout juste sous-entendue. L'amant ne jouit plus de la comparaison avec un ami, il n'est alors guère plus qu'un camarade de jeu et loisirs : une personne à laquelle on s'attache possiblement aussi bien par habitude que par réelle proximité des esprits, ce n'est pas précisé. Le terme se rattache à l'ancien au travers du mot petit, ce qui n'est pas des plus mélioratif.
C'est aussi l'époque de l'ascension du sortir avec. Strictement, le verbe désigne l'action de quitter un lieu en compagnie d'un autre personne. Par omission, il désigne en particulier l'action de quitter son logement pour se rendre en ville, dans la rue, au restaurant, au cinéma, bref se divertir en dehors de chez soi. Le verbe prend alors une connotation amoureuse, il n'est plus possible de sortir avec quelqu'un d'autre que son petit-copain (respectivement petite-copine). Ce phénomène annonce une mutation de la vie sociale : petit à petit, être vu en extérieur en compagnie d'une personne de sexe opposé, c'est à dire sorti avec quelqu'un, devient ambigu.
Finalement, la langue aimant les raccourcis, et les personnes aussi, le petit-copain devient copain. Perdant sa particule, plus rien ne le différencie du camarade de jeu lambda. Son seul privilège est l'utilisation d'un article défini (ou d'un pronom personnel) lorsqu'il est mentionné. Afin d'éviter des confusions (en vain), les copains, au sens premier du terme, sont condamnés à être préfixés d'un article indéfini, comme s'ils n'étaient qu'un pool (excusez l'anglicisme) dans lequel on pioche au gré de sa bonne volonté, des personnes sans importance. Dans le même temps, la notion d'amour ajoutée au verbe sortir avec s'estompe et laisse place à une connotation sensuelle, charnelle, voire sexuelle : le copain est compagnon de jeu et loisirs, pas d'esprit.
Vous allez me dire que je suis un vieux con, mais j'ai du mal à me faire à l'idée que celui que l'on aime est devenu quelqu'un avec qui l'on joue (polysémie). Un camarade de jeu, quelqu'un avec qui on s'amuse ; un partenaire de jeu, un équipier avec qui on se mesure aux autres. Quand bien même le sentiment n'aurait pas évolué, les mots que nous prononçons teintent notre comportement et toute la bonne volonté du monde n'empêchera pas de prendre inconsciemment plus au sérieux un amant qu'un petit-ami ou un... copain.
Pour finir sur une note positive, le mot copain semble provenir d'une déformation de compagnon, Celui qui partage les occupations, les aventures, le sort d'une autre personne. Prions pour que l'évolution s'arrête à ce point, du moins jusqu'à notre trépas. Je ne désire point vivre un temps où l'on épousera son (respectivement sa) camarade, mot désignant une chambrée de soldats.