Vous êtes-vous déjà baigné dans le Rhône? Moi, non. Je trouve ça trop dégoûtant.
Je viens de terminer un court essai (Penser le Coran, Mahmoud Hussein, ed. Grasset & Fasquelle) ayant pour ambition d'apprendre au lecteur à lire le Coran. Quel objectif !
Comprenons-nous, il s'agit d'un écrit partisan et sans concession ni nuance, mais qui a le mérite de tacler les benêts, et ceux qui les exploitent, dans les gencives. Et ça, c'est tout bonnement jouissif, oui Madame.
Dès l'introduction, les auteurs (qui signent sous un pseudonyme) pestent contre ceux qui voudraient faire croire que le Coran est intemporel, figé et absolu. Ils se donnent pour objectif de démontrer que les versets (dans leur grande majorité) sont provisoires et qu'il tient à chacun d'abroger de lui-même ceux qu'il pense être périmés. Notons et insistons sur le courage d'une telle proposition.
Malheureusement, la suite est moins convaincante. Il est possible que le texte m'ait peu frappé pour des raisons culturelles : il est concevable qu'une argumentation convaincante pour des égyptiens (ce que sont les auteurs), de logique plutôt arabe, ne le soit guère pour un français, de logique plutôt grecque.
Commençons par le contexte. Après la mort de Muḥammad, les musulmans commencent à se chamailler et se divisent en deux groupes que l'on pourrait nommer « Dieu règne. Point final. » et « Et le libre arbitre, alors ? ». Les premiers s'appuient sur le fait que le Coran insiste sur l'omnipotence de Dieu et la soumission qui lui est due (d'ailleurs, « musulman » signifie à peu près « soumis à Dieu ») et en concluent que le Coran est incréé, bref qu'il existe depuis toujours et qu'il est éternel, comme Dieu. Ils en déduisent que tout ce qui y est écrit doit être suivi à la lettre. Les autres insistent sur le fait que le Coran ordonne à de nombreuse reprise aux humains de réfléchir. Il est même précisé que tout le monde est libre de croire ou ne pas croire, de suivre ce qui est écrit dans le Coran ou pas, et que chacun sera jugé individuellement à la fin du monde pour ce qu'il aura choisi de faire ou ne pas faire. Ils en concluent que le Coran est outil fait pour aider les gens à réfléchir et qu'il ne faut surtout pas l'appliquer à la lettre car ce serait un grave péché de lèse-intelligence.
Tout le monde peut imaginer qu'il est plus simple de gouverner un empire qui s'étend de l'Espagne au Pakistan si la populace obéit sans réfléchir que si la populace passe son temps à se poser des questions. Donc, forcément, la team « Et le libre arbitre, alors ? » était vouée à disparaître et aujourd'hui encore c'est la bande « Dieu règne. Point final. » qui dicte sa loi.
Les auteurs du livre essaient courageusement de rééquilibrer les forces. Ils ne vont cependant pas tenter de montrer qu'ils ont raison, mais plutôt de prouver que les autres ont tort… Pour cela il partent d'un constat : le Coran est majoritairement incompréhensible. Le pouvoir religieux en place actuellement s'en délecte d'ailleurs : c'est l'occasion de contrôler les gens en leur expliquant ce qu'ils n'ont pas compris, et en leur donnant des explications qui les arrangent et qui coupent court à toute réflexion. En revanche, en se plongeant dans des vieux livres, on peut trouver des mise en contexte des versets du Coran. Par exemple, on apprend qu'un verset indiquant que s'il est bon d'être généreux, il ne faut pas non plus se foutre dans la merde a été révélé alors qu'un indigent demandait sa chemise à Muḥammad. De la même manière un grand nombre de versets auraient été révélés suite à une question posée par un musulman à Muḥammad. En fait, si ces documents sont justes (ils le sont probablement en partie, mais rien ne peut prouver formellement), le Coran a été révélé par petits morceaux pour répondre aux questions et aux problèmes au fur et à mesure de leur apparition. Bref, pas de problème, pas de verset. Cela rend donc le Coran totalement ancré dans l'histoire, absolument temporel. Ainsi, la réponse donnée à un problème survenu lors de la vie de Muḥammad n'a peut-être plus aucun sens aujourd'hui. De même, certains versets abrogent les précédents, preuve qu'une injonction donnée dans le Coran est parfois liée au contexte : si ce dernier change, l'injonction est modifiée.
D'un point de vue strictement mathématique, les auteurs ont trouvé un contre-exemple à la thèse littéraliste et ont donc démontré qu'il était faux de vouloir appliquer tous les versets
du Coran à la lettre. Ils précisent aussi qu'à l'heure actuelle de nombreux pays musulmans transgressent le Coran en donnant aux femmes les mêmes droits civiques qu'aux hommes ou en interdisant
l'esclavage (le Coran n'interdit pas l'esclavage mais interdit d'interdire ce que le Coran n'a pas interdit — vous avez le droit de relire cette phrase plusieurs fois
). Pour autant, cela ne donne pas raison à leur propre thèse. Et pourquoi vouloir avoir raison ? On peut facilement réconcilier les deux
idées de base : Dieu est omnipotent et on doit se soumettre à lui, et cette soumission consiste à réfléchir ! Bon, OK, cette formulation réconcilie les deux idées de base mais pas les théories
qui en ont découlé, mais c'est un début. Et puis je ne prétends pas être théologien non plus.
Au final je suis un peu déçu par ce livre qui annonçait de grands objetifs mais se base principalement sur des livres écrits 200 ans après la mort de Muḥammad et dont la véracité historique est difficilement vérifiable. L'argumentation est faible et ne tiendrait pas longtemps face à un intégriste bien entraîné à refuser toute remise en question. On y apprend cependant quelques détails sur le contexte historique (luttes de clans, relations avec les autres communautés…) qui, a priori, sont crédibles puisque vérifiable par recoupement avec les livres des voisins et ennemis.